Huile de palme, genre et argent à la forêt du Mayombe, République Démocratique du Congo

Palm oil, gender and money in Mayombe forest, Democratic Republic of Congo

RESUME / ABSTRACT

Le palmier à huile est un arbre natif des régions de l’Afrique centrale et occidentale. Depuis des milliers de siècles, les sociétés africaines utilisent ses fruits pour préparer la nourriture et boivent le vin de palme obtenu par fermentation naturelle de sève du palmier. Cet article analyse les rapports pratiques des Yoómbe avec le palmier et l’huile de palme. On montre la centralité de cette plante pour la vie quotidienne de ce peuple, puis qu´elle assure la reproduction de la maison et structure les rapports de genre.

The oil palm is a native tree of Central and West Africa. For thousands of centuries, African societies have extracted its fruits to prepare food and have drunk palm wine obtained by natural fermentation from palm sap. This article analyzes the practical relationships of the Yoómbe with palm and palm oil. We show the centrality of this plant for the daily life of Yoómbe people, because it ensures the maintenance of houses and structures gender relations. 

TEXTE INTEGRAL

« Vous voyez ces palmiers à huile là, en bas ? Il y avait un village là-bas. Là où il y a des palmiers, il y avait des gens », expliquait un guide du Parc de la Vallée de Nsele, parc privé de 10.000 hectares de l’ancien président Kabila. (Kinshasa, le 7 septembre 2019).

Introduction

La production agroindustrielle de l’huile de palme est souvent accusée de contribuer à la déforestation [1,2] et de détruire l’habitat d’espèces animalières comme l’orang-outang. Ces dernières années ont été marquées à la fois par des campagnes de boycott des produits contenant de l’huile de palme et par les mobilisations coordonnées par diverses organisations non gouvernementales comme Greenpeace et World Wide Fund for Nature1.

L’huile de palme est toutefois un produit local qui demeure au cœur de la vie quotidienne des habitants de la forêt du Mayombe à la province du Kongo Central, République Démocratique du Congo2. Dans ce bref article, je propose d’envisager le palmier et l’huile de palme comme se trouvant indissociablement liés, ainsi que le déclarait le guide du parc de Nsele, aux « gens ». Nous analyserons comment l’huile de palme est préparée et comment elle circule à Bandaka, un lieu-dit qui regroupe sept villages, situé au cœur de la forêt du Mayombe3. Au cours de cette analyse, on verra que les modes de production locaux sont basés sur une configuration de rapports pratiques entre humains et palmier [3], qui structurent les maisons et contribuent à la préservation des forêts.

En haut et en bas du palmier

Les habitants de Bandaka appartiennent au peuple Yoómbe, une partie du groupe ethnique et linguistique Bakongo [4,5]. Ils vivent de l’agriculture (manioc, pomme de terre, haricots, arachides, maïs), de l’élevage d’animaux, de la confection de paniers, de nattes et de balais, ainsi que de la préparation et de la vente d’huile de palme destinée au marché interne. La plupart des palmiers ne se trouvent pas dans des plantations, mais plutôt dans d’autres terrains situés à l’intérieur de la forêt, près d’autres espèces végétales. Ces terrains sont, pour la plupart, individuels et privés, qu’ils aient fait l’objet d’un achat, d’une location ou aient été hérités. Les palmiers qu’on appelle dííba yoómbe (palmier yoómbe), sont considérés comme autochtones de la forêt du Mayombe4. Ils se distinguent clairement, selon les habitants de Bandaka, des dííba phúútú (palmier étranger/blanc), qui sont des palmiers provenant des plants introduits par les Belges pendant la période coloniale [6].

Le dííba yoómbe est considéré comme un arbre ayant toujours été présent dans la vie locale et il est mobilisé dans nombre d’histoires ancestrales. Dans le conte Nyimi va me détacher un régime de noix de palme [7], on peut noter une distinction importante, qui caractérise plus généralement la relation des yoómbe de Bandaka avec le palmier5. Le conte fait référence à un épisode au cours duquel la figure masculine de Nyimi monte en haut du palmier pour couper les fruits du palmier afin que sa mère puisse les récupérer en bas de l’arbre et les cuisiner. Mais il coupe le régime de noix de palme juste au-dessus de la tête de sa mère qui décède peu de temps après. Deux dimensions sont mises en avant dans ce conte : d’un côté, le rapport ancestral que les Yoómbe entretiennent avec le palmier et, de l’autre, la façon dont cette relation est marquée par une division de genre dans laquelle les hommes sont associés au haut du palmier et les femmes au bas du palmier.

Du haut du palmier, les hommes extraient du vin, coupent les fruits et les grandes feuilles. Alors que, au bas des palmiers, les femmes confectionnent des balais à partir des feuilles tombées, sont chargées de récupérer et de trier les fruits pour préparer la mwambe, une bouillie qui constitue la base de l’alimentation Yoómbe, ou pour les apporter aux waksi qui sont des machines artisanales situées au milieu de la forêt où les hommes font l’huile de palme.

Les « choses » (substances, objets ou produits) faites à partir du palmier relèvent, d’emblée, soit du domaine des hommes, soit de celui des femmes. Ainsi, en ce qui concerne leur préparation et leur mise en circulation, le vin et l’huile sont gérés par les hommes, la mwambe et les balais par les femmes. Par ailleurs, les circuits dans lesquels ces « choses » sont insérées ont des extensions différentes. Le vin et la mwambe sont surtout partagés dans le village, connectant ainsi les personnes et les maisons. Les balais et l’huile, qui sont fabriqués pour être vendus en dehors du village, relient la forêt aux villes et sont intimement associés à la circulation de l’argent6.

Fig.1 : L’homme grimpe sur le palmier pour récolter du vin de palme. Rosa Vieira. Forêt du Mayombe, Kongo Central, RDC. Août, 2019
Fig.1 : L’homme grimpe sur le palmier pour récolter du vin de palme. Forêt du Mayombe, Kongo Central, RDC. Août, 2019. Photo de Rosa Vieira.

La préparation de l’huile

Papa Diengo, notre informateur, coupe les fruits une fois par mois pour faire de l’huile. Il passe souvent deux jours à tailler l’herbe qui entoure les palmiers de son terrain. Au troisième jour, il apporte son cerceau fait de la tige des plantes, qu’il utilise pour grimper sur les palmiers. Son épouse, ses trois jeunes enfants et sa mère l’accompagnaient pour récolter les fruits, en se penchant en direction du sol pour les prendre avec les mains.

Papa Diengo s’est réveillé avant le lever du soleil. À six heures du matin il était déjà à la waksi la plus proche de son terrain, faisant bouillir les fruits du palmier sur le feu pendant qu’il attendait que les autres hommes arrivent pour l’aider à préparer l’huile. Charlie et Petit se sont placés d’un côté de la waksi, Jean et Cédrick de l’autre. Ils se sont mis à marcher de façon circulaire, faisant tourner les axes de la machine. Ce jour-là, l’épouse de Papa Diengo ne s’est pas rendue à la plantation. Elle a lavé les bons fruits qu’elle avait séparés et les a mis dans une casserole pour préparer le repas servi sur le lieu de la waksi.

Tout le processus de préparation de l’huile relève d’une activité intrafamiliale. Il dépend des tâches qui sont réparties entre l’homme d’un côté, l’épouse et les enfants de l’autre, associés respectivement au haut et au bas du palmier ; du destin différencié des fruits : ceux qui finissent à la waksi et ceux qui finissent à la casserole ; et d’un ensemble d’hommes (parents et/ou amis) qui sont systématiquement en train de faire de l’huile les uns chez les autres.

Fig.2 : Une femme prend les feuilles du palmier pour faire des balais. Forêt du Mayombe, Kongo Central (RDC). Septembre, 2019. Photo de Rosa Vieira.
Fig.2 : Une femme prend les feuilles du palmier pour faire des balais. Forêt du Mayombe, Kongo Central (RDC). Septembre, 2019. Photo de Rosa Vieira.

La circulation des bidons et l’argent

Une fois l’huile préparée, elle est mise dans des bidons jaunes qui circulent selon un système de prêt d’argent qui est quasiment normalisé à Bandaka. La plupart des hommes « empruntent » de l’argent aux femmes commerçantes provenant de villes comme Matadi ou Boma ; cet argent leur est ensuite remboursé (« retourné ») sous forme de bidon d’huile. Pour les hommes du village, il s’agit là d’une façon de disposer d’argent, notamment pendant les semaines où ils ne produisent pas d’huile. Pour les commerçantes de la ville, « laisser de l’argent » à ces hommes est une manière de se garantir à l’avance des bidons d’huile, étant donné la difficulté qu’il y a pour les acheter le jour même du marché hebdomadaire. Il s’agit aussi d’un moyen pour elles d’épargner leur propre argent et d’éviter de le dépenser sans l’investir.

Les bidons d’huile constituent une manière de mesurer l’argent. Les habitants de Bandaka font référence au nombre de bidons fournis pour définir une somme d’argent : « je lui ai rendu l’argent de cinq bidons ». Dans le village, les bidons circulent aussi « comme » de l’argent. Ils sont utilisés pour payer le loyer d’un terrain (par exemple huit bidons/année), ou une dette à l’école ou à l’hôpital. Ils définissent aussi un système d’échanges entre les hommes de Bandaka, qui sont toujours en dette de bidons les uns envers les autres.

La préparation de l’huile n’est possible qu’à partir de la combinaison des activités des hommes et des femmes. Mais ce sont les hommes qui peuvent transformer les fruits du palmier en huile. Dans le rapport qui s’établit entre le village et les villes, l’argent apparaît comme un équivalent de l’huile et l’huile se transforme aussi en argent dans le village. Néanmoins, dans la plupart des cas, ces hommes n’établissent pas une identité singulière entre le « propriétaire » et le « produit ». Comme le suggère Marilyn Strathern [8] à propos de porcs entre les Hagen, il est important de souligner la dimension composite et relationnelle entre les personnes et l’huile de palme. D’une part, la gestion des bidons et de l’argent doit être faite en prenant en considération les besoins de la maison. Des conflits émergent dès que les femmes considèrent que l’homme ne leur a pas donné la somme d’argent qu’il aurait dû leur fournir pour couvrir les dépenses de la maison, et revendiquent la reconnaissance de leur participation dans la préparation de l’huile. Ce type d’argument vise à inhiber les comportements des hommes qui ne prennent pas en considération leurs épouses, ce qui révèle combien l’huile concentre un ensemble d’obligations mutuelles entre conjoints. D’autre part, si l’huile ne « rentre » pas à la maison, c’est parce qu’elle est destinée au paiement des dettes, que ce soit avec d’autres hommes, ou que ce soit avec les commerçantes des villes. Ce sont les déplacements entre le village et la ville qui rendent possible l’acquisition d’une réputation et des richesses. Les quelques hommes de Bandaka qui arrivent à vendre leurs bidons aux grandes villes sont ainsi reconnus comme prêteurs d’argent. Mais les femmes commerçantes de Boma et Matadi gagnent également en importance aux dépens de la plupart des hommes du village. C’est ce qui apparaît clairement avec l’apparition d’un nouvel espace d’échange : le marché hebdomadaire, où ces femmes écrivent les initiales de leurs noms sur les bidons obtenus, marquant ainsi une identité singulière entre elles et la « chose » achetée.

Fig.3 : Huile de palme produit à la waksi
Fig.3 : Huile de palme produit à la waksi. Forêt du Mayombe, Kongo Central (RDC). Octobre, 2019. Photo de Rosa Vieira.

Les formes de s’asseoir et d’habiter

En fonction du contexte de son usage, le terme kukáála en kiyombe peut être traduit en français par « s’asseoir », « habiter », « rester », « se reposer ». Ce sont là des sens apparentés mais qui sont très souvent utilisés de manière indistincte. Quand les personnes de Badaka ne vont pas en forêt, elles disent qu’elles vont kukáála dans le village. Kukáála, dans ce cas, est mobilisé en contraste avec kisáálú (activité, tâche, travail). Toutefois, comme nous l’avons vu, le kisáálú doit être pensé moins par opposition avec le village (où sont situées les maisons) que comme une extension de la maison. Dans le cas de la préparation de l’huile, nous ne nous trouvons pas simplement face à la production d’une marchandise faite par le travail masculin, mais face à la production d’un rapport : entre le palmier, les hommes et les femmes. La maison se constitue par cette relation à la plante.

Cunningham [9] et, plus tard, Bourdieu [10] font référence aux oppositions haut/bas et masculin/féminin dans leurs discussions sur la structure de la maison. À Bandaka, il est possible, d’ailleurs, de retrouver dans la maison cette distinction haut/masculin et bas/féminin, dans la mesure où les femmes se dirigent vers le sol pour cuisiner et s’asseoir, tandis que les hommes s’assoient fréquemment sur des chaises et sont chargés de s’occuper du toit. Les manières de s’asseoir – comment l’on s’assoit, où l’on s’assoit, qui est prioritaire pour s’asseoir – expriment les rapports de genre qui structurent les manières d’habiter ensemble.

Conclusion

On voit donc que le palmier est central pour la constitution des relations des Yoómbe. Le contact avec ce qui est externe au village met le palmier en rapport avec l’argent et les manières de faire de l’argent. Si, aujourd’hui, ce contact s’établit avec les personnes de la ville, autrefois il se faisait avec les Blancs. La préparation de l’huile de palme sur la côte africaine répondait, pendant la période coloniale, aux exigences industrielles européennes. L’huile, ainsi, a été prise dans d’autres échelles de valeur. Ce qui a détruit l’environnement fut la prédation coloniale renforcée par les demandes du marché mondial, lequel a inséré le palmier dans de nouveaux rapports, comme ceux existant entre patron et travailleur.

Notes

  1. Ces campagnes de boycott circulent sur les réseaux sociaux à travers, notamment, le hashtag sur twitter #stophuiledepalme. Dans leurs mobilisations et pétitions, Greenpeace et WWF dénoncent les dommages causés par la « sale » (dirty) huile de palme.
  2. La forêt du Mayombe fait partie du Bassin du Congo, la deuxième plus grande région forestière de la planète, après l’Amazonie. La plupart des Yoómbe vivent dans la partie de la forêt du Mayombe située dans la province du Kongo Central, à l’ouest de la République Démocratique du Congo (RDC).
  3. Bandaka est le nom fictif que j’ai choisi d’attribuer à un groupement vivant dans la forêt du Mayombe.
  4. Il est important de souligner que les personnes ne sont autorisées à couper que les régimes de noix de palme des palmiers qui se trouvent sur leurs propres terrains. Par contre, ils peuvent tirer du vin de palme de palmiers qui sont sur le terrain d’une autre personne.  
  5. Je me suis chargée des traductions des contes en Kiyombe en partenariat avec l’école primaire de Bandaka.
  6. Deux balais se vendent à 150fc (0,10€). Le prix du bidon de 25 litres d’huile varie tout au long de l’année : dans les périodes de basse production, il peut atteindre 17000fc (10,5€) et, dans les périodes d’abondance, il peut baisser jusqu’à 9000fc (5,5€). Le vin est souvent offert, mais il peut aussi être vendu, surtout dans les villages, et devenir ainsi une faible source de revenu pour le récolteur de vin de palme.

Remerciements

Cette recherche a fait l’objet d’une aide financière par la Fondation Martine Aublet (Paris, France).

Références

[1] Koh L, Wilcove D. Is oil palm agriculture really destroying tropical biodiversity? Conservation Letters XX. 2008, pp. 1-5.

[2] Fitzherbert EB, al. How will oil palm expansion affect biodiversity. Trends in ecology and evolution 2008; 3: 10.

[3] Tsing A. Le Champignon de la fin du monde : sur la possibilité de vivre dans les ruines du capitalisme. Paris: La Découverte/Les Empêcheurs de penser en rond; 2017.

[4] Van Overbergh C. Les Mayombe. Bruxelles: De Wit; 1907.

[5] Di Mbumba CK. Le Mayombe. Histoire économique et socioculturelle des Yombe de la RD Congo. Paris: L’Harmattan; 2017.

[6] Nicolaï H. Le Congo et l’huile de palme: un siècle, un cycle? Belgeo Revue belge de géographie 2013; 4: 1-2.

[7] Mbwangi J. Les personnages types des contes yombe comme modèle d’éducation pragmatique (mémoire de maîtrise non publié). Faculté de Lettres et Sciences Humaines, Université de Kinshasa, République Démocratique du Congo; 1999-2000.

[8] Strathern M. The Gender of the gift: problems with women and problems with society in Melanesia. Los Angeles: University of California press; 1988.

[9] Cunningham C. Order in the Atoni house. Bijdragen tot de Taal-, Land- en Volkenkunde 1964. Leiden; 20, 1: pp. 34-68.

[10] Bourdieu P. La maison Kabyle ou le monde renversé. In : J. Pouillon,  P. Maranda, Echanges et communications – mélanges offerts à Claude Lévi-Strauss à l’occasion de son 60e anniversaire. Paris: Haye Mouton; 1970, pp. 739-758.

A lire aussi

Fig. 1 :  Conscrits Ex-combattants participant à la journée de protestation devant le Congrès de la République du Pérou. Cliché: C. Granados (Lima, septembre 2019).
Fig. 1 :  L’élaboration de tortillas au foyer à partir de masa fraîche (maïs broyé), visible en arrière-plan, 2022. Photo de Morgan Jenatton
Fig. 1 : Croquis. Localisation de San Juan, le « centro poblado », un hameau du Sumapaz, territoire rural de 780 km2 appartenant à Bogota, capitale de la Colombie.
Tab.1 : Exemples de variations phoniques en quichua d'Imbabura et en quicha normalisé.
Fig.1 : Buffle solidement attaché à l’aide de cordes, prêt à être mis à mort
Fig. 1 :  Famille chibcha (Chamoreau 2020, adapté de Constenla Umaña 2012)
Fig. 1 : Entretien avec un griot traditionnel, 2020 © Gabriel II A-Avava Ndo
Fig. 1 : La commune de San Juan Cancuc et ses communautés
Fig 1 : Localisation des sites de Chengue, Pueblito et Ciudad Perdida dans l'Aire Tairona en Colombie
Fig. 1 : Manifestation des vétérans de l’armée libanaise sur la place des Martyrs à Beyrouth, 16 juillet 2019. Cliché : J. Hassine
Fig. 1 :  Statue de Rāmadāsu au Telugu Saamskrutika Nilayam, ville de Rose Hill.
Fig. 1 : Touch lors de la séance d’enregistrement du 18 septembre 2021. Photo Ariel Fabrice Ntahomvukiye.

Suivez nos tweets