Le créole afro-portugais de l’île de Fogo : brève présentation historique et linguistique

The Afro-Portuguese Creole of Fogo Island: a brief historical and linguistic presentation

RESUME / ABSTRACT

Le créole de Fogo concentre divers traits (phonologiques, morphologiques, syntaxiques et également lexicaux) qui le distinguent des autres variétés de capverdien. Les témoignages historiques dont nous disposons révèlent que Fogo a été l’une des deux premières îles peuplées du Cap-Vert (avec Santiago), probablement dès le début du XVIe siècle [2]. Selon toute vraisemblance, le créole de Fogo s’est donc formé il y a plus de 500 ans (Fogo, comme Santiago est donc un foyer de créolisation primaire au Cap-Vert). La variété de l'île de Fogo fait partie du groupe des îles Sous-le-Vent (portugais “Sotavento”), qui inclut les îles du Sud de l'archipel du Cap-Vert (Brava, Fogo, Maio et Santiago). Une connaissance approfondie de la variété créole de Fogo nous permettra de donc de mieux comprendre l’histoire linguistique de l’archipel ainsi que celle des Créoles à base portugaise de l’Afrique de l’Ouest (CPAO ou Upper Guinea Creoles), famille linguistique (dérivée d’un même protocréole à base portugaise) incluant notamment le capverdien, les créoles de Casamance et de Guinée-Bissao ainsi que le papiamento des Antilles néerlandaises.

Fogo Creole concentrates various features (phonological, morphological, syntactic and also lexical) that distinguish it from other varieties of Cape Verdean. The historical evidence we have reveals that Fogo was one of the first two populated islands of Cape Verde (along with Santiago), probably as early as the beginning of the 16th century [2]. In all likelihood, Fogo Creole was thus formed more than 500 years ago (Fogo, like Santiago, is thus a primary focus of creolization in Cape Verde). The variety of the island of Fogo is part of the group of Leeward Islands (Portuguese "Sotavento"), which includes the southern islands of the Cape Verde archipelago (Brava, Fogo, Maio and Santiago). An in-depth knowledge of the Fogo Creole variety will therefore allow us to better understand the linguistic history of the archipelago as well as that of the Portuguese-based Creoles of West Africa (CPAO or Upper Guinea Creoles), a linguistic family (derived from the same Portuguese-based protocreole) that includes Cape Verdean, the Casamance and Guinea-Bissau Creoles as well as the Papiamento of the Netherlands Antilles.

TEXTE INTEGRAL

Introduction

L’île de Fogo, est située au Sud-Ouest de l’archipel du Cap-Vert (en Afrique de l’Ouest), à 50 kilomètres de l'île de Santiago où se trouve la capitale du pays, Praia. Fogo est la quatrième île du pays par sa superficie, et elle abrite une population de plus de 40.000 habitants.

Fogo a été la deuxième île de l’archipel à être peuplée, selon les registres historiques portugais et elle peut également être considérée comme le deuxième foyer de créolisation au Cap-Vert.

Cette brève présentation constitue le résultat d’analyses préliminaires, menées d’après un corpus recueilli sur le terrain, pour un projet doctoral de documentation et de description grammaticale et lexicale du créole afro-portugais de l’île de Fogo.

Matériel et Méthodes

Découverte et peuplement

Selon la thèse officielle, les îles du Cap-Vert ont été découvertes en 1460 par des navigateurs portugais. Cependant, certains auteurs pensent que divers peuples côtiers africains (Wolofs, Sérères et Lébous), auraient pu précédemment atteindre l’archipel "lors d’escales ponctuelles et pour des raisons non clarifiées"1. [1]

Cependant, l’hypothèse de découvreurs africains est réfutée par la majorité des spécialistes, qui considèrent que la thèse officielle de la découverte portugaise est plus vraisemblable au vu des documents historiques existants.

Selon Albuquerque & Madeira Santos [2] et Carreira [3], Fogo (appelée à l'origine São Filipe) a été découverte le même jour que l’île de Santiago, à savoir le 1er mai 1460. L’île de Fogo fait donc partie du premier groupe d'îles où ont accosté les navigateurs portugais.

Quelques décennies après sa découverte, Fogo a été peuplée par des colons portugais et des esclaves africains, généralement venus de l'île de Santiago. Selon Pereira [4], une liste de livraison d'objets de culte destinés à l'île précise qu'en 1493 il y avait déjà une église et, par conséquent, des habitants.

Pendant les premiers siècles d'occupation, l'économie de l'île était fondée sur le commerce de produits agricoles et de ressources naturelles locales, tels que l'orseille (lichen utilisé pour produire un colorant de teinte bleue) et surtout le coton, qui permettait de produire les fameux pagnes du Cap-Vert, utilisés comme monnaie d'échange tout au long de la côte ouest-africaine.

À cet égard, voyons ce que dit Antonio Pusich, cité par Carreira [5] : 

"Cette île est très fertile et produit beaucoup de maïs, de haricots et toutes sortes de produits agricoles : on y tisse d'excellents pagnes de coton destinés au commerce avec la Guinée et à l'usage de maints habitants des autres îles"2.

En 1582, Francisco de Andrade, cité par Pereira [4] témoigne de l’existence d’une population de 300 colons et de 2000 esclaves sur l'île. Fogo était à l’époque un centre de production pour l’approvisionnement des embarcations qui effectuaient du commerce entre l'île principale de Santiago et la côte africaine. Selon Albuquerque et Madeira Santos [2], l'île de Fogo faisait également partie d’un circuit commercial autonome, avec des connexions directes vers la métropole portugaise et vers la côte africaine.

Formation de la langue

D’après Carreira [3] “le créole s'est formé dans les îles du Cap-Vert moins de 50 ans après leur découverte et de là il s'est répandu et enraciné sur la côte ouest-africaine servant de lingua franca entre les Européens et les autochtones et même entre ces derniers quand ils appartenaient à des communautés [linguistiques] distinctes."3

Cet auteur considère, ainsi, que l’apparition du créole du Cap-Vert a eu lieu dès les premières décennies du peuplement. Selon toute vraisemblance, la nouvelle langue avait comme principaux vecteurs les "mulâtres" et les "noirs", qui constituaient la majorité de la population locale [1].

L’expansion du créole semble avoir été rapide. Carreira [3] cite une lettre du Père Manuel de Almeida (missionnaire officiant sur l'île de Santiago), datant de 1607, qui précise qu'un peu plus d'un siècle après la colonisation, il était facile de trouver des esclaves jouant le rôle d’interprètes4, ce qui montre, selon l'auteur, que "le créole avait déjà une expansion appréciable à Santiago5.

Malgré le manque de documentation traitant spécifiquement de l'île de Fogo, des sources historiques attestent que cette île a prospéré dès le début du peuplement et qu’elle est rapidement devenue une plaque tournante du trafic d’esclaves ainsi qu’un centre manufacturier important au niveau de l'archipel, dont la production était activement utilisée dans les transactions avec la côte africaine.

Le créole qui a été transporté sur Fogo avec ses premiers habitants (venus de Santiago), a souffert d’une évolution particulière qui peut aujourd'hui être facilement illustrée par les traits phonétiques, syntaxiques et lexicaux caractéristiques de cette variété originale de la langue capverdienne.

Résultats

Place du créole de Fogo au sein des variétés dialectales du capverdien

Le créole de Fogo est une des neuf variétés insulaires reconnues de la langue capverdienne, laquelle appartient à la famille linguistique des créoles à base lexicale portugaise de l’Afrique de l’Ouest (CPAO, anglais Upper Guinea Creoles).

La variété de Fogo fait partie du groupe des îles Sous-le-Vent, qui inclut les îles du Sud de l'archipel (Brava, Fogo, Maio et Santiago).

Ce groupe comporte les variétés les plus anciennement formées de l’archipel, comme le santiagais et le créole de Fogo. La proportion de mots d’origine africaine dans ces variétés est aussi supérieure à celle trouvée dans les îles du nord de l'archipel. [6]

Fig.1 : Carte des iles du Cap Vert
Fig.1 : Carte des iles du Cap Vert

Au sein du groupe des îles Sous-le-Vent, le créole de Fogo entretient des liens plus étroits avec celui de l’île voisine de Brava, peuplée par des habitants de Fogo, qui y ont trouvé refuge après une éruption volcanique particulièrement violente survenue à Fogo en 1680.

Extrait de texte 

Le texte dont provient cet extrait a été recueilli le 08/01/2017 dans le village de Achada Furna auprès d’une locutrice du créole de Fogo.

Fig.2 : Enregistrement sur le terrain

Transcription phonétique

[ ˈnkriɐ li tɐ kɐrreˈgɐ ˈlɛɲɐ ˈpaʤɐ pɐ ˈndɐ ˈkabrɐ pɐ kuˈme // kɐ ˈteɲɐ ɒrˈgen ˈtʃe /ˈkazɐ ˈpoku kɒˈziɲɐ beˈʤiɲu di ˈjorrɐ nɐ ˈtʃoŋkuˈbridu ku ˈpaʤɐ //ˈprɔpi es ˈkazɐ ˈɛrɐ kuˈbridu ku ˈpaʤɐ / eɐ di ɲɐ ˈmaj eɐ kuˈbridu ku ˈpaʤɐ ku joˈrradu nɐ ˈtʃon // ku ˈkamɐ di po / ˈkamɐ di ˈtabɐ ˈdɛntu ˈdel koltʃonˈziɲu // kɐ ˈteɲɐ ˈkarru / tɐ ˈbabɐ ˈtʃɐŋku ˈnos ˈpe/ tɐ duˈrɐ // tɐ lɐbɐnˈtabɐ ˈtrezˈɔrɐ mɐrduˈgadɐ o ˈumɐ ˈɔrɐ / tɐ mɐnˈʃebɐ nɐ ˈtʃɐŋ/ ku ˈnos ˈpe // ]

Traduction 

J’ai grandi ici en allant chercher du bois de chauffage et de l’herbe pour donner aux chèvres à manger. Il n’y avait pas beaucoup de gens. Très peu de maisons. Que des petites maisons toutes vieilles, avec du gravier par terre et un toit de chaumes…des lits en bois, des lits faits de planches avec de maigres matelas [pour toute garniture]. Il n’y avait pas de voitures. On allait à Txan6 à pied. Cela prenait du temps. On se réveillait à trois heures ou [même] à une heure du matin et on arrivait avec le lever du soleil… à pied.

Conclusion

Dans ce bref exposé, j’ai présenté quelques caractéristiques historiques et linguistiques du créole de Fogo, une variété originale d capverdien qui, à ce jour, n’a encore jamais fait l’objet d’une monographie complète. Mon projet doctoral devrait permettre de mieux connaître ce créole grâce à des données recueillies directement sur le terrain et analysées selon les méthodes employées de nos jours en linguistique descriptive et en typologie. Une meilleure connaissance du créole de Fogo devrait en particulier contribuer à  aider à développer des projets éducatifs pour les locuteurs de Fogo et aussi à reconstruire de manière plus précise l’histoire de la formation des créoles à base lexicale portugaise de l’Afrique de l’Ouest. En tout état de cause, j’espère que mes modestes recherches pourront permettre de rendre toute sa dignité à la langue créole du Cap-Vert, en illustrant l’une de ses variétés les plus méconnues. [7-10]

Notes

  1.  “Admite-se todavia que a uma ou outra tivessem aportado, em escala acidental, e por motivos não esclarecidos, antes da chegada dos portugueses, povos africanos da orla marítima do continente fronteiro. eventualmente Jalofos, Serres e Lebús.”
  2.  “Esta ilha é mui fértil e produz muito milho, feijão e toda a espécie de refrescos: nela se tecem excelentes panos de algodão para comércio com a Guiné e para uso de vários habitantes de outras ilhas”.
  3. “O crioulo formou-se nas ilhas de Cabo Verde a menos de cinquenta anos do seu achamento e dali se propagou e enraizou na costa ocidental servindo de língua franca entre o europeu e os nativos e mesmo entre estes quando de etnias diferentes.”
  4. Il s’agissait probablement de Capverdiens créolophones qu’un lusophone, comme Manuel de Almeida, pouvait comprendre au moins en partie ; à l’époque, une partie au moins de ces esclaves créolophones devaient aussi être encore capables de s’exprimer dans les langues africaines de leurs ancêtres.
  5.  “Disso se depreende, portanto, que o crioulo tinha na altura apreciável expansão em Santiago”
  6. Txan est le nom d’une localité (Chã das Caldeiras en portugais) de l’île de Fogo.

Remerciements 

Cette recherche a fait l’objet d’une aide financière par la Fondation Martine Aublet (Paris, France).

Références

[1] Carreira A. O crioulo de Cabo Verde. Surto e Expansão. Lisbonne: édition de l’auteur ; 1982 ; 1984.

[2] De Albuquerque L, Madeira Santos ME. História geral de Cabo Verde. Lisbonne, Praia: Instituto de Investigação Científica Tropical, Direcção Geral do Património Cultural de Cabo Verde; 2001.

[3] Carreira A. Cabo Verde, formação e extinção de uma sociedade escravocrata (1460-1878). Praia: Instituto de Promoção Cultural; 2000.

[4] Pereira D. Apontamentos Históricos sobre a Ilha do Fogo. Praia: Alfa-Comunicações; 2005.

[5] Carreira A. Descrições Oitocentistas das Ilhas de Cabo Verde. Lisbonne: Gráfica Europam, Lda. Mem Martins; 1987.

[6] Quint N. Grammaire de la langue cap-verdienne. Paris: L’Harmattan; 2000.

[7] Biagui NB. Description générale du créole afro-portugais parlé à Ziguinchor (Sénégal) [thèse doctorale]. Paris: INALCO; 2012.

[8] Dixon, RMW. Basic Linguistic Theory. Oxford: Oxford University Press; 2010-2012; Vol 1-3.

[9] Lang J, Lopes RT, Moreira AK. Baptista DS, Do Céu M. A Variação Geográfica do Crioulo Caboverdiano. Erlangen: FAU University Press; 2014.

[10] Veiga M. O crioulo de Cabo Verde. Introdução à gramática. Mindelo: Instituto Caboverdeano do Livro e do Disco; 1995.

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